À Grenoble, l’élan d’accueil citoyen

Revue Faim et Développement (CCFD-Terre Solidaire) – Décembre 2019

« Terre d’accueil », « délinquante et solidaire », « ville hospitalière »… Si Grenoble revendique ces qualificatifs en matière d’accueil des personnes migrantes, c’est surtout grâce aux nombreux collectifs et associations qui accompagnent les exilés au quotidien.

https://ccfd-terresolidaire.org/nos-publications/fdm/2019/311-decembre-2019/migrations-acceuil-grenoble-6493

https://www.pacte-grenoble.fr/actualites/reinventer-l-accueil-et-rejeter-les-politiques-migratoires-actuelles-deux-chercheuses-pacte

En interpellant le Gouvernement pour ouvrir plus de places d’hébergement d’urgence, en abandonnant le projet de loi asile immigration, en abrogeant le délit de solidarité, la première mairie Europe Ecologie Les Verts de France ne cache pas ses positions en matière d’accueil depuis septembre 2015. Cette année là, Grenoble s’est en effet proclamée « Terre d’accueil » suite à la demande faite par le ministre de l’Intérieur aux maires de France d’organiser l’accueil de réfugiés. La première décision de la municipalité est alors de lancer une plateforme, sur le modèle allemand, pour coordonner l’aide apportée aux exilés[1] dans le but de mettre en lien des propositions d’habitants et de la société civile (hébergement, traduction, accompagnement juridique, sorties…) avec le CCAS[2] et les demandeurs d’asile. « Cette plateforme solidaire a été pensée pour s’appuyer sur la dynamique existante du territoire et son tissu associatif local très important » , précise Eric Recoura-Massaquant, directeur de l’action internationale et européenne à la Ville de Grenoble en charge de cette mission.

Faire face à la crise de l’accueil

La capitale des Alpes serait en effet bien impuissante sans les nombreuses associations qui maillent le territoire. Engagée depuis 30 ans dans l’accueil de demandeurs d’asile, l’association ADA[3] décide de réagir il y a 4 ans. Face à cette « crise de l’accueil », comme la qualifie Fanny Braud, salariée, l’ADA déploie un large système d’« hébergements glissants » qui permet à tout citoyen d’accueillir une ou plusieurs personnes de manière temporaire. Conséquence : des collectifs d’habitants voient le jour dans les communes rurales et les massifs montagneux qui entourent Grenoble. « Les gens ont commencé à discuter à la sortie de l’école, au marché de leur village… Ils se sont fédérés, en association ou juste en groupement d’habitants. On compte 14 collectifs qui accueillent une quarantaine de personnes aujourd’hui. » se félicite Odile Valiron, bénévole de l’ADA en charge de la coordination de ce réseau. « Je n’aurais jamais pensé que 5 ans plus tard ces collectifs seraient autant enracinés localement. Ils sont autonomes sur tous les plans. On les accompagne surtout quand ils se questionnent : par exemple, au moment où ils doivent se séparer d’une personne ». soupire-t-elle. « C’est difficile, notamment lorsqu’un demandeur d’asile est débouté ; cela concerne 70% d’entre eux principalement originaires d’Afrique et d’Europe de l’Est. » En septembre 2019, le nombre de demandeurs d’asile a augmenté de 17% en un an selon les chiffres de l’ADA[4]. D’autres associations prennent le relai dans la phase du recours et de demande de titres de séjour comme l’APARDAP[5]. L’association organise des « parrainages républicains », une « rencontre volontaire et un engagement moral envers un étranger en recherche d’asile » précise le site Internet. En parallèle, elle gère aussi douze logements pour accueillir une centaine de personnes. De son côté, le Diocèse de Grenoble a aussi pris le relai dans l’hébergement, prônant un « accueil inconditionnel de tous les étrangers » : «  Trois jours après l’appel du Pape le 6 septembre 2016, l’évêque de Grenoble l’a relayé dans le diocèse et on a vu des initiatives émerger de toutes parts, » se souvient Marie-Claude Douchez, déléguée diocésaine à la Pastorale des migrants. Résultat : sur les 46 paroisses que compte le diocèse, 36 sont engagées dans des dispositifs d’accueil d’environ 300 personnes, chez l’habitant ou en location.

Un collectif isérois pour aller plus loin

En 2016, l’APARDAP se fédère avec 17 autres associations dans le Collectif « Migrants en Isère » afin d’agir concrètement et d’interpeller collectivement l’opinion et les pouvoirs publics. Le 3 décembre 2016, le collectif lance les premiers Etats Généraux des Migrations, en écho à l’événement national du même nom, pour «  formuler des propositions et des solutions consignées dans des cahiers de doléances soumis aux élus en vue d’une expérimentation solidaire… » Ce sera un succès auprès du grand public mais avec peu de retombées concrètes. Trois ans plus tard, en mars 2019, le collectif organise des Rencontres pour l’Hospitalité dans le Vercors, aux côtés de la Ligue de l’Enseignement de l’Isère et d’un collectif d’habitants, les Vertaccueillants. Des propositions sont rédigées à destination des élus : délivrer une carte de citoyenneté locale (comme le font Madrid et Barcelone), donner les moyens aux jeunes majeurs d’achever leur formation ou encore inciter l’État à augmenter d’urgence les places en hébergement sur l’agglomération grenobloise, etc… Des suggestions « pour le moment restées sans réponse », se désole Bernard Pouyet, vice-président de l’APARDAP.

À Grenoble, la Ville est la seule à verser des subventions aux associations suite au désengagement du Département de l’Isère et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Du côté de la Métropole grenobloise, qui rassemble 49 communes, un engagement a été pris pour les réfugiés : à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés, le président Ferrari a annoncé l’obtention d’une enveloppe de 300 000 euros de la Délégation interministérielle à l’accueil et à l’intégration des réfugiés dans le cadre d’une convention pour l’accueil des réfugiés sur le sol métropolitain en 2019. Investi depuis de longues années sur le sujet, Bernard Pouyet, soutient que « la Ville et la Métropole pourraient aller plus loin : pourquoi ne pas créer un véritable service des migrations au sein de la municipalité ? » Pour le maire de Grenoble, la réponse est claire : « Les associations nous stimulent énormément. Je constate qu’un tel tissu associatif est extrêmement rare. On ne peut pas avancer sans lui. Mais nous ne sommes pas une association humanitaire. Et quand bien même l’Etat ferait son travail, ça ne suffirait pas. Je crois beaucoup à la solidarité et aux liens interpersonnels entre citoyens. » Et aux actes symboliques : le 28 mai 2018, le maire vert se déclarait coupable, auprès du Procureur de la République pour aider les migrants par actions de solidarité menée dans sa ville. C’était le jour de la remise de médaille de la Ville de Grenoble à Cédric Herrou[6].

Penser l’hospitalité en réseau

“Les villes n’ont plus le choix que de s’engager aujourd’hui… L’Etat a beau dire que certaines personnes n’ont pas le droit d’être là, elles sont là et (sur)vivent sur le territoire », explique Cristina Del Biaggio, géographe à l’Université Grenoble Alpes, spécialiste des questions de migrations et frontières. C’est justement sur l’hébergement d’urgence, qui n’est pas une compétence des villes mais de l’Etat, que les voix s’élèvent contre le maire. Régulièrement, des camps de populations d’Europe de l’Est s’installent et sont ensuite évacués par la Ville : « Quand on a des locaux libres, comme les logements de fonction d’instituteurs, on les met à disposition. On nous demande de réquisitionner des bâtiments, mais en pratique on ne peut pas le faire, ça coûte des milliers d’euros. Si ces personnes sont engagées dans une demande d’asile, elles auront un logement sous peu »,  se défend Eric Piolle. À l’approche de l’hiver, associations et militants s’inquiètent de l’agrandissement d’un camp, trois fois démantelé, aux abords de la gare, où des familles vivent sous une trentaine de tentes. Impuissants face à ces situations d’urgence, 13 maires de France exigent de l’Etat, dans une Tribune du quotidien Libération[7] le 7 octobre 2019 : « La mise à l’abri inconditionnelle des personnes présentes sur notre territoire puisque le droit impose que toute personne, même déboutée ou « dublinée » soit prise en charge avant son éventuel renvoi ». Une semaine plus tard, soit un an après leur demande de sollicitation, ils[8] ont été reçus par le ministre de l’Intérieur et le ministre de la Ville, pour demander une « accélération des demandes concrètes[9] » . C’est dans cette volonté des villes de s’unir qu’était né à Grenoble en septembre 2018, le réseau ANVITA[10] « pour la mise en commun de bonnes pratiques, la mobilisation autour d’enjeux liés aux politiques migratoires, la proposition de mesures adaptées. En partenariat avec toutes les forces vives volontaires : acteurs associatifs, citoyen.ne.s, universitaires, juristes, militant.e.s, etc. À cinq mois des élections municipales, Eric Piolle fera-t-il de l’accueil un axe fort de sa campagne ? « Oui, pour moi climat et hospitalité vont de pair, et je resterai engagé sur ces thèmes, les gens savent qu’on est comme ça dans cette municipalité… » 

[1] Plateforme des migrants

[2] Le Centre Communal d’Action Sociale de Grenoble est le plus important de France après Paris.

[3] « Accueil de Demandeurs d’Asile »

[4] 400 personnes disposaient du statut de réfugiés en Isère en 2018

[5] Association de Parrainage Républicain des Demandeurs d’Asile et de Protection

[6] Agriculteur devenu l’icône du délit de solidarité, il avait été condamné à quatre mois de prison avec sursis en août 2017 par la cour d’appel d’Aix-en-Provence pour avoir aidé des migrants à traverser la frontière franco-italienne.

[7] « Campements de migrants : treize maires de France demandent à l’Etat d’agir urgemment » – Tribune Libération 7/10/2019

[8] Sauf le maire de Grande-Synthe Martial Beyaert.

[9] Entre autres demandes  : « une répartition territoriale équilibrée des demandeurs d’asile et des réfugiés » « une position précise sur la situation des personnes dublinées » – Communiqué de presse 23/10/2019

[10] Association nationale des villes et territoires accueillants

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