Syndicats et Scop, un mariage de raison

Décembre 2017 – Le Monde Diplomatique (avec Margot Hemmerich)

Pour reprendre leur entreprise en coopérative, les salariés doivent repenser toute l’organisation du travail en quelques mois. L’urgence conduit alors les syndicats à sortir de leur réserve vis-à-vis d’un mode de gestion dans lequel ils cherchent encore leur place.

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Le site est vide, la grille définitivement fermée. Les bâtiments sont plus gris qu’hier. La banderole « Ecopla vivra ! » a disparu du fronton de l’usine qui fabriquait des barquettes en aluminium. Un silence enveloppe le lieu d’ordinaire si bruyant. Le ronronnement des machines s’est déplacé à seulement sept kilomètres de Saint-Vincent-de-Mercuze (Isère), dans la commune de La Terrasse. C’est là que vient de s’installer l’entreprise italienne Cuki, qui a racheté Ecopla et s’apprête à relancer la production. D’ici trois ans, l’entreprise s’engage à créer 44 emplois, dont 12 au minimum avant la fin 2017 — loin des 77 anciens salariés, qui ont dû renoncer au rêve de prendre directement en main leur destin.

Il y a moins d’un an pourtant, un autre avenir semblait encore possible pour les ouvriers de l’usine iséroise. En décembre 2016, plus de cinq cents personnes se réunissaient à la Bourse du travail de Grenoble afin de soutenir leur combat pour l’emploi et leur projet de société coopérative de production (SCOP). Parmi elles, M. Olivier Leberquier, délégué syndical représentant la Confédération générale du travail (CGT) à Fralib au moment de la lutte entre 2010 et 2014, aujourd’hui salarié de Scop Ti (lire « La coopérative au secours de l’emploi ? ») : « Notre combat a duré 1 336 jours. On a multiplié les actions, on s’est battus côte à côte pendant des années pour faire vivre notre projet coopératif et ne pas se laisser déposséder de notre production. Il faut vous battre », assenait-il aux salariés d’Ecopla. Présent également, M. Charles Piaget, syndicaliste et acteur du combat des « Lip » dans les années 1970 pour sauver l’entreprise horlogère de Besançon : « Notre lutte a duré quatre ans. Lorsqu’on a été mis dehors par les gardes mobiles, on avait caché des montres terminées, des établis et même des machines pour continuer la fabrication dans des ateliers clandestins. On avait du culot ! » Pour les « Ecopla », jusqu’à peu, la lutte était possible : d’autres l’avaient fait avant eux.

« On paye le prix de la culture marxiste »

Mais Guillaume Gourgues, enseignant-chercheur en science politique qui prépare un ouvrage sur Lip, rappelle une autre réalité. « Il fallait bien sûr soutenir Ecopla, mais n’oublions pas qu’à l’époque de Lip les ouvriers disaient, dans leur majorité, “non” à la coopérative. Comme dans la plupart des usines en France, ils ne voulaient pas sortir du capitalisme. Leur seul objectif était de garder leurs emplois et d’obtenir du patron la reprise de l’activité. »

« On veut un patron ! » La formule peut surprendre. Elle fut pourtant le leitmotiv tant des ouvriers que des principaux syndicats français au cours des dernières décennies. « On est encore dans cette vieille logique où, face aux difficultés, on cherche un industriel, parfois même un financier, plutôt que se pencher sur le modèle SCOP, explique M. Patrick Bernard, secrétaire général CGT de la métallurgie en Isère. On paye le prix de la culture marxiste », n’hésite-t-il pas à affirmer après avoir découvert le modèle des SCOP par des rencontres militantes et des lectures de penseurs anarchistes. Selon Benoît Borrits, animateur de l’association Autogestion, le problème tient au fait que, bien souvent, la SCOP « n’est pas pensée comme une issue au conflit entre le travail et le capital  (1)  ».

Si l’objectif de sauvegarde de l’emploi est commun aux porteurs du modèle coopératif et aux instances syndicales, les moyens d’y accéder divergent. Contre la pensée de Pierre Joseph Proudhon et le modèle autogestionnaire des coopératives ouvrières du XIXe siècle, les principales organisations syndicales insistent — dans la lignée de Karl Marx — sur le fait que cette première étape d’émancipation ne permet pas de supplanter le capitalisme en tant que forme politique. Avec, en arrière-plan, l’idée qu’« on ne va quand même pas demander aux ouvriers de payer — en achetant des parts de l’entreprise — pour travailler ».

L’exemple de l’entreprise Alpine Aluminium est emblématique. Située à Cran-Gevrier (à côté d’Annecy), cette usine fut un fleuron du groupe Pechiney. Premier fournisseur de Tefal il y a vingt ans, elle a progressivement connu la baisse des investissements au profit d’autres branches du groupe, jusqu’au dépôt de bilan de novembre 2014. Face à l’absence de repreneur sérieux, la Confédération française démocratique du travail (CFDT), largement majoritaire, et les cadres dirigeants se liguent rapidement contre le propriétaire de l’usine — le fonds d’investissement américain AIAC — et proposent une reprise en SCOP.

« Je suis de l’autre côté désormais »

L’actuel président-directeur général, M. Grégoire Hamel, se souvient des courtes nuits et des longues heures passées à renégocier les acquis. « Pour être financés, on devait montrer une rentabilité dès la première année. Le seul moyen était donc de réviser le pacte social. En clair, il fallait demander à tout le monde de travailler plus pour gagner autant. » De trente-sept heures trente, les semaines passent à quarante heures. Les vingt-deux jours de RTT, à neuf. Le capital retraite, de vingt-quatre mois de salaire à six. « Nous étions dans une situation où nous — cadres et syndicats — avions un intérêt commun : la poursuite de l’activité. C’est ce qui a rendu possible cette alliance. Mais pour beaucoup, ç’a été très dur », avoue M. Hamel.

Les mains noircies par les machines, en bleu de travail, M. Jean-Luc Benacchio travaille ici depuis trente-six ans. Il souffle en posant un instant sa double casquette de délégué syndical CFDT et d’associé dans la SCOP. « Je suis de l’autre côté désormais, et c’est parfois compliqué de tenir les différents rôles. En tant qu’associé, je sais ce que gagne l’usine et ce qu’elle perd. Avant, je me battais contre le patron parce qu’il n’y avait que lui ; aujourd’hui, je ne peux pas demander 100 pour le distribuer aux ouvriers (actionnaires ou non) quand je n’ai que 50. » Dans le cas d’Alpine Aluminium, la CFDT a largement porté le projet de SCOP dès le départ, M. Benacchio en tête. Il reste convaincu que c’était la seule solution pour ne pas laisser les ouvriers sur le carreau. « Aujourd’hui, je me dis que je vois encore des collègues chaque matin. On a fait ce qu’il fallait. Je ne pouvais pas leur dire : “Démerdez-vous.” » Le redémarrage, en juillet 2015, s’est fait avec la moitié des effectifs — 65 personnes sur 125. Les autres salariés ont préféré la prime de licenciement aux promesses de redistribution de bénéfices futurs.

« La situation a changé avec l’affaissement du communisme, la montée du chômage et les fermetures d’usines, considère René Mouriaux, spécialiste du syndicalisme (2). Quelles sont les solutions possibles pour les syndicats face aux politiques patronales du “On prend, on jette” ? Les nationalisations, mais ce n’est pas la tendance actuelle. La négociation des licenciements, mais que se passe-t-il ensuite ? Face à ces impasses, la reprise en SCOP ouvre une nouvelle voie. »

Au niveau national, les confédérations syndicales ne revendiquent toutefois que rarement cette évolution. « Il est paradoxal de considérer qu’une entreprise dirigée par un patron, mise en difficulté par sa gestion, irait mieux d’un coup parce que ses salariés se mettraient à la diriger », estime M. Christophe Couillard, chargé de mission pour l’économie sociale et solidaire à Force ouvrière (FO). Lors de son 50e congrès, en mars 2013, la CGT mentionnait l’économie sociale et solidaire comme susceptible de « concourir au développement solidaire des territoires, au développement humain durable, à l’innovation sociale ». M. Fabrice Angei, secrétaire confédéral de la CGT, nous affirme par ailleurs que « la reprise par les salariés de leur entreprise est une option de plus en plus soutenue par la CGT, dans un contexte économique mondial qui précarise et détruit des emplois ». Néanmoins, ajoute-t-il, celle-ci s’effectue « au cas par cas au gré des fusions, absorptions, restructurations, délocalisations ou fermetures qu’entraîne la mondialisation financière ». Les leaders locaux doivent se saisir du sujet, comme le raconte M. Leberquier, l’ex-« Fralib » : « Avant notre combat, la CGT regardait ça [les SCOP] de loin. Je pense qu’on a fortement contribué à faire en sorte qu’elle s’empare de cette possibilité qui peut être offerte aux travailleurs. Grâce à des luttes comme la nôtre, le regard de l’ensemble des organisations syndicales est aujourd’hui différent. »

À la CFDT, issue d’une tradition autogestionnaire (3), on semble un peu plus à même de soutenir le modèle coopératif. Mais la confédération ne compte pas davantage que les autres centrales un référent SCOP dans son bureau national. Il revient aux antennes départementales de prendre position lorsqu’une reprise se présente. « Quand le projet est vraiment viable, on le soutient. Mais la religion de la CFDT, ce n’est pas la coopérative à tout prix. On ne doit pas faire rêver les salariés en leur proposant de devenir patrons. Avant tout, il faut qu’ils touchent une paie à la fin du mois », explique M. Thierry Lavergne, secrétaire adjoint de la CFDT des Pays de Savoie.

« Les syndicats doivent rester des contre-pouvoirs »

Selon Benoît Borrits, une évolution notable apparaît depuis 2010 : « Avec Seafrance et les “Fralib”, on assiste à une série de rachats par de soi-disant repreneurs providentiels qui finalement font mourir les entreprises. À ce moment, les syndicats se rendent compte qu’ils ne peuvent plus rien attendre des pouvoirs publics. » L’économiste Danièle Demoustier relevait dès 1981 que « certaines luttes se terminent en SCOP alors qu’elles n’avaient pas pour objectif la coopération, mais le maintien de l’emploi  (4)  ».

Dans une coopérative respectant une équité salariale — les différences de salaire se situent dans un rapport de 1 à 5 —, partageant les bénéfices et où les salariés actionnaires ont directement voix au chapitre pour les grandes orientations, les syndicats ont-ils encore leur place ? « Il est clair que leur rôle est amoindri, car notre vision est convergente sur de nombreux points, explique Mme Laurence Ruffin, directrice de la SCOP Alma à Saint-Martin-d’Hères et présidente de l’union régionale des SCOP en Rhône-Alpes. Néanmoins, il ne faut pas idéaliser le fonctionnement des SCOP », nuance-t-elle. Car elles restent des entreprises, avec des objectifs à atteindre et des décisions certes prises de façon transparente et plus collégiale, mais par un organe de direction. Un représentant syndical possède une connaissance des rouages de l’entreprise que n’ont pas forcément les ouvriers. « Parler de chiffre d’affaires ou de valeur ajoutée, ça ne me dérange pas, ce sont des mots que je maîtrise », confirme M. Benacchio, d’Alpine Aluminium. « Les syndicats doivent rester des contre-pouvoirs, insiste Mme Lynda Bensella, secrétaire générale de la CGT en Isère. Par exemple, c’est notre rôle de former les salariés au droit du travail pour éviter le phénomène d’auto-exploitation tant redouté. » Ce rôle, la jeune femme l’a pleinement assumé en reprenant ses études en économie sociale. « J’ai été très marquée par le conflit des “Ecopla”. Il m’a fait prendre conscience qu’en tant que syndicat nous manquions de compétences techniques et de connaissances universitaires. »

Ancrée à Saint-Vallier, dans la Drôme, Ceralep fabrique des isolateurs électriques en céramique pour les réseaux de haute et très haute tension depuis 1921. Le 30 janvier 2004, lorsque l’entreprise est liquidée par le fonds de pension américain qui la contrôlait, les syndicats s’organisent, guidés par M. Robert Nicaise, entré dans l’usine à l’âge de 16 ans et alors délégué syndical CGT : « À cette époque, presque tous les salariés étaient syndiqués, à la CGT, à la CFDT ou à la CGC [Confédération générale des cadres]. Il n’était pas concevable que cette usine puisse fermer, alors on a mené la lutte tous ensemble. » Le 14 avril 2004, Ceralep devient une SCOP. M. Nicaise en prend même les rênes jusqu’en 2010. Pourtant, cinq ans plus tard, plus aucun syndicat n’est présent dans l’entreprise. À entendre les salariés, cette disparition n’a rien d’étonnant. C’est le cas d’Emmanuel ; embauché à Ceralep en 2001, il a quitté la CFDT faute de temps, mais aussi d’intérêt : « Ceralep, c’est une grande famille, je n’ai pas besoin de passer par un syndicat si j’ai un problème. Nous sommes tous actionnaires, donc tous responsables dans l’entreprise. » En cas de fort mécontentement, les travailleurs peuvent toujours faire jouer la menace de révoquer la direction en assemblée générale.

 

Margot Hemmerich & Clémentine Méténier

(1Benoît Borrits, Coopératives contre capitalisme, Syllepse, Paris, 2015.

(2René Mouriaux, Le Syndicalisme en France depuis 1945, La Découverte, Paris, 2013.

(3Lire Jean-Michel Dumay, « CFDT, un syndicalisme pour l’ère Macron », Le Monde diplomatique, juin 2017.

(4Danièle Demoustier, Entre l’efficacité et la démocratie. Les coopératives de production, Entente, Paris, 1981.

 

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