Ecopla de résistance

 Dans la vallée du Grésivaudan se joue une histoire tristement banale : une usine rachetée par un riche étranger, des intérêts financiers qui conduisent à la fermeture, 77 employés sur le carreau…

Mais depuis six mois, certains d’entre eux se battent pour reprendre cette activité en société coopérative (Scop). Cette usine, elle s’appelle Ecopla, et fabrique depuis une cinquantaine d’années des barquettes en aluminium pour l’agroalimentaire (Brossard, Marie, Brioche Dorée…). Ça vous fait une belle jambe ? Une pigiste du Postillon s’est faufilée parmi les salariés ces derniers mois et leur donne la parole.

 

« Qu’est-ce qu’on fait ? On baisse les bras ou non ? Qu’est-ce qu’on décide pour réagir ?

  • Je suis d’accord. Qu’est-ce qu’on veut sauver ? Quand on a un non il faut aller chercher le oui.
  • Moi je suis pour bloquer l’usine, les Italiens peuvent arriver d’un moment à l’autre maintenant.
  • Oui, on n’a plus rien à perdre. On dormira là des semaines entières s’il le faut !
  • Qui est pour occuper les lieux 24/24 ?
  • Vote accepté à l’unanimité.
  • Pour le matos : des grands draps, des bombes et des bonbonnes de gaz pour bloquer l’entrée. Une grosse chaîne aussi.
  • Bref, on lève le piquet quoi ! »

16 juin 2016. Ecopla vit peut-être la dernière agitation sur laquelle tous les espoirs reposent… Depuis trois mois, la marque est comme personnifiée. On parle d’elle comme d’une star en panne de carrière. Après plus de cinquante ans de fabrication de barquettes en aluminium, devenue leader européen en la matière grâce à l’unique savoir-faire des ouvriers, l’usine de Saint-Vincent-de-Mercuze a fermé. Les salariés l’ont appris le 22 mars. Sur le champ. Comme ça. Seulement trois semaines entre l’étude du dossier par le Tribunal de commerce de Grenoble pour un éventuel redressement judiciaire et la liquidation totale.

En ce 16 juin, trois mois après l’arrêt brutal de l’activité, une dizaine des 77 salariés que comptait l’entreprise sont en plein débat. Les derniers ouvriers sur place creusent leur réserve d’idées, bientôt épuisée. Comme un regain d’énergie après des mois d’amertume. Et pourtant le coup de massue est rude. Les salariés viennent d’apprendre que leur proposition de reprise en Scop (société coopérative) de leur entreprise n’a pas été retenue par le tribunal de commerce de Grenoble. Pire encore : l’usine est vendue à leur principal concurrent, en Italie, contre un chèque de 1,5 million d’euros.

Il y a deux ans et demi, les ouvriers tiraient déjà la sonnette d’alarme face à la situation économique de leur entreprise : le 31 décembre 2015, les délégués du personnel apprennent que la perte sur l’exercice 2014-2015 s’élève à 3,6 millions d’euros – pour un chiffre d’affaires d’environ 13 millions en 2015 – soit 5,9 millions de pertes en cumulant les déficits précédents. Le résultat d’une longue descente aux enfers économique pour Ecopla. Appartenant à ses débuts au groupe Péchiney, la société a été vendue à un groupe anglais, puis cédée successivement à un fonds de pension américain et à une banque anglaise, et enfin un actionnaire sino-australien, Jerry Ren, propriétaire d’un groupe d’entreprises anglaises.

Quarante ans à Ecopla

Certains salariés l’ont appelé le « chinois », exaspérés par son mépris. C’est qu’il n’est jamais venu écouter celles et ceux qui ont fait l’histoire de cette usine. Ni la justice, ni les actionnaires, ni les politiciens n’ont d’ailleurs pris en compte les hommes et femmes qui ont trimé dans ce bout du Grésivaudan.
L’histoire d’Ecopla, Chantal la connaît mieux que quiconque. Au mois de novembre 2016, elle aurait eu quarante ans de boîte. La plus ancienne d’Ecopla. Voilà six mois qu’elle n’y a plus mis un pied. « Le 22 mars dans la matinée on apprend la décision de fermeture prise par le juge commissaire du Tribunal de commerce de Grenoble Monsieur Thierry Faure. Le 22 mars à 17h un collègue me dit ‘‘Chantal c’est fini, tu me rends les clés, faut partir’’. En cinq minutes, j’ai bourré 40 ans de ma vie dans un carton. Et je suis partie comme une voleuse. Je ne pourrai jamais oublier. » Le 5 novembre 1976 Chantal a dix-huit ans quand elle embauche à Ecopla, ou plutôt Cébal, initialement créée sous le nom Alurec, en 1960. C’est à cette date qu’Aimé Paquet, alors maire de la commune de Saint-Vincent-de-Mercuze – homme politique français qui percera par la suite – décide de construire un établissement de 1200 mètres carrés, en accord avec la société Péchiney qui rachètera l’usine dans les années 90. Très vite trente ouvriers vont se spécialiser dans la production d’aluminium ménager, une première en France… Et qui le restera puisqu’Ecopla est (était) le détenteur unique de ce savoir-faire en Europe.

En quarante ans, Chantal peut dire avoir assisté, et même été actrice de l’évolution d’un rouage de l’industrie en France. « Avant c’était mieux ». Cette phrase, elle l’exprime sans détour : une hiérarchie plus souple, une évolution au sein de l’entreprise plus rapide et assez spontanée et surtout, une ambiance familiale : « En arrivant, je n’ai pas eu de poste immédiat dans un bureau, j’étais à l’atelier de fabrication. Je triais et j’empaquetais toute la journée, mais on rigolait bien ! Ce sont des bons souvenirs. On riait, on fumait, il n’y avait pas d’interdictions, tant que le travail était fait. Et puis un jour le chef m’a proposé un remplacement dans les services administratifs puis aux ressources humaines de l’entreprise. Je n’en suis jamais partie. » Ah, ce bon vieux capitalisme familial que certains regrettent en ces temps de capitalisme financier qui règne sans partage…
Des directeurs, Chantal en a vu défiler. « Et puis les premières galères ont commencé » quand Ecopla France a été créée, dissociée du groupe Péchiney et rachetée par la société anglaise Ekco Packaging en 1996. « Les presses se sont robotisées, il y eu des embauches de manière très segmentée, et surtout du bruit ! Dans tout le village de Saint-Vincent et même au-delà dans la vallée on entendait les presses qui fabriquaient l’alu ! L’automatisation ils appelaient ça. Beaucoup d’argent a dû être injecté car tous les ateliers ont été rénovés, les toits isolés, la clim’ installée, bref, tout a évolué. L’agrandissement de la société nous a éloignés nous, entre salariés. L’organisation de l’usine nous a totalement échappé. En fait, nous on était les bouseux pour les chefs. »

L’agrandissement physique et humain de l’usine mène cette dernière dans le top 50 des industries de la vallée du Grésivaudan : « Dans les années 2000 on arrivait à des chiffres de 35 intérimaires par mois ! Beaucoup de familles dépendaient de leur travail à Ecopla ». Ce sera ensuite le seul silence de Chantal. Un long soupir… « Tout ça pour ça ». Pour qu’ensuite Ecopla soit ballotté de rachat en rachat jusqu’à l’arrivée de Jerry Ren. Ce businessman sino-américain est propriétaire d’entreprises anglaises à travers la Bawtry Investment Ltd, et aurait une fortune personnelle de 900 millions de dollars selon le média australien ABC. Mais Jerry Ren semble être un piètre commercial : avant son arrivée à la tête d’Ecopla en 2012, nombre de ses compagnies laissent paraître des difficultés (Australian Ilmenite Resources, Australian Oil and Gas, et Sherwin Iron).
Pierre Janot est l’avocat des salariés d’Ecopla. Lui aussi a peu d’estime pour le « chinois » : « Ce mec vit dans sa myriade industrielle, il a une vision quotidienne de la carte mondiale sur laquelle il place des pions. Il n’a aucune conscience d’une chose basique : que derrière ses emplois il y a des familles entières. Cet homme là n’a jamais eu de compte à rendre à ses ouvriers, à Ecopla, à la France… il reste encore ce grand combat à mener de restaurer une justice sociale ».

Un intérêt à liquider Ecopla ?

Pierre Janot a connu d’autres « affaires » comme celle d’Ecopla dans la région. Il fait souvent allusion aux 228 licenciements à Tyco Electronics, spécialisé dans la fabrication de composants électroniques basé à Chapareillan en 2009. « Des désastres humains », à l’image de Claudine qui, à 52 ans, détient à son compteur deux licenciements ; licenciée de Tyco elle rejoindra Ecopla en 2006. Aujourd’hui, une femme avec un handicap non visible, elle se dit qu’elle ne retrouvera plus de travail. Ce qu’elle exprime avec un sourire en coin : « Dans la vallée ce sont des fermetures à la chaîne, j’ai l’air d’être maudite alors il faudrait pas que je postule ailleurs ! »
Sur le dossier Ecopla, des questions restent à éclaircir que Maître Janot ne s’explique pas : pourquoi Jerry Ren a-t-il continué à payer les salaires lorsque l’entreprise a déposé le bilan alors que ceux-ci, dans ce genre de cas, sont directement pris en charge par l’AGS (régime de garantie des salaires) ? Était-il riche et généreux à ce point ? Pourquoi le Tribunal de commerce de Grenoble s’est-il précipité pour prendre une décision aux conséquences humaines importantes, après seulement trois semaines d’observation du dossier ? Y-aurait-il des copinages entre des membres du tribunal de commerce et les avocats du « chinois », comme le soupçonnent certains salariés ? Pierre Janot s’interroge : « Ce qui est en jeu depuis le début dans ce dossier est la pérennité de l’emploi de ces 77 personnes. Ce délai très court est suspect alors que le projet Scop, monté avec l’aide de l’Union Régionale des Scop, tenait la route et ambitionnait d’embaucher à terme 50 personnes. »

Le 16 juin, la décision tombe : le repreneur d’Ecopla sera sa principale concurrente, l’entreprise italienne Cuki. Pour quelle somme ? Un chèque de 1,5 millions d’euros qui rembourse les créanciers. Christophe, cheville ouvrière du projet scop, principal syndicaliste à la CGT, accuse la nouvelle comme tout le monde, ce jour-là, autour de la table : « Depuis le 23 mars, on est sur le pont. Avec notre toute petite équipe on a fait le tour des fournisseurs, on est allé voir les banques, on a fait le tour des élus, on a recruté un manager de transition, on a monté une association Les Amis d’Ecopla pour soutenir notre projet Scop, on a vendu des paëllas sur les marchés de la vallée le week-end, on a distribué des tracts, sans oublier l’occupation de l’usine depuis trois mois. On a réussi à atteindre 2,3 millions d’euros dont 50 000 sur Ululle pour faire un dossier béton, et qui nous permettait même de se fournir en matière première d’aluminium. Et surtout on reprenait une vingtaine d’emplois dès le début. Cuki proposait une offre seulement pour récupérer le matériel, le carnet de commandes, et surtout pour éliminer un concurrent. On était sereins : comment le tribunal aurait pu laisser passer ça ? Sur leur territoire des salariés motivés allaient reprendre le travail avec en plus un projet coopératif : les salariés impliqués s’engageaient à déposer un chèque de minimum 1000 euros ».

Lors du rassemblement du 30 juin devant Ecopla, l’avocat Pierre Janot appuie : « Le droit et la morale ne font pas bon ménage, le droit et l’économie ne font pas bon ménage. Nous n’avons aucune aide, aucun soutien, on s’aperçoit une fois encore que les grands créanciers de cette société précipitent une décision de vente de l’outillage à un concurrent direct. Ce qu’ont reçu les créanciers que sont l’Urssaf et l’Unedic sera reversé au triple, quadruple pour payer le chômage de 77 salariés… Les choses étaient-elles écrites d’avance ? Le doute grandit (…) L’État ne peut être schizophrène, il ne peut pas dire à la fois ‘‘nous voulons tout faire pour que les emplois soient préservés sur le plan industriel’’ et ne pas être capable d’oublier le volet purement financier, du moins créancier de cette affaire. ».
Et les politiques ? En suivant l’histoire d’Ecopla, on a l’impression de voir se dessiner une caricature des positionnements politiciens par rapport aux fermetures d’usines et à la désindustrialisation. Officiellement, bien sûr, aucun élu n’est pour le licenciement de 77 personnes. La sénatrice communiste Annie David, la plus combative sur ce dossier, s’emporte : « Notre belle vallée connaît des successions de suppressions d‘emplois : papeterie, métallurgie, chimie… Je pense qu’en tant qu’élus, on a des questions à se poser sur comment on peut désobéir, au travers des lois votées au niveau national. Aucun de nous ne veut se mettre hors la loi, mais on ne va pas nous mettre en prison. Nous devons dire que nous refusons que cette usine soit cédée ».
Pour la vitrine, tous les autres élus viennent au rassemblement de soutien, tous écrivent des lettres pour s’indigner de la situation. Et tous illustrent cette citation attribuée à Bossuet : « Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes. »
Vous vous souvenez de François Brottes ? C’était l’ancien député du coin : au moment de la reprise de la boîte par le « chinois », il était très content. Christophe raconte : « Il était enthousiaste. Il m’a dit que ce mec-là était génial, que c’était du solide, qu’il allait l’aider à obtenir sa carte de séjour, et même à faire venir sa famille. » (Fakir, septembre 2016).
Depuis, ce « mec génial » a abandonné l’usine et François Brottes, lui, n’a plus aucun intérêt pour ce dossier depuis qu’il est devenu président du RTE (réseau de transport électricité), pour un revenu annuel de 398 000 €.

Son successeur, Pierre Ribeaud, a récupéré la patate chaude et essaye de faire bonne figure auprès des salariés. En bon député socialiste, il soutient pourtant le gouvernement, dont l’ex-ministre de l’économie, Emmanuel Macron. Pendant deux ans, ce dernier n’a répondu à aucune des lettres des salariés d’Ecopla. Le jour de son départ du gouvernement, il finit par en envoyer une, assurant dans une pure langue de bois qu’il « porte un intérêt particulier » à la situation.

Mais comme il défend le capitalisme et la mondialisation, il ne peut qu’être impuissant, comme l’illustre cet échange radiophonique.

Le 4 septembre Christophe interpelle l’ex-ministre sur France Inter dans l’émission Questions politiques : « Vous n’avez pas bougé un orteil pour nous aider. Vous parlez d’écouter le pays et d’aller à la rencontre des salariés. Vous parlez de campagne de porte à porte avec vos randonneurs et vous votre porte a été fermée. Il manquait juste un signe de votre part pour nous sauver… »

Réponse de Macron : « Je connais la situation que vous évoquez. L’État peut faire des choses mais difficilement revenir sur des décisions de justice. Vous avez en France aussi une liberté d’entreprendre et un droit de propriété. Vous avez certes parfois des actionnaires cyniques qui décident de ne pas totalement aider une entreprise. (…) Mais, oui, il y a des limites à l’action publique, et je n’ai jamais menti en promettant monts et merveilles. »

Pour tenter de placer leur dossier dans l’actualité politique, quelques ex-salariés, accompagnés de François Ruffin du journal Fakir, sont allés jusqu’au siège d’En Marche (le mouvement de Macron), le 12 septembre dernier. Pour une petite « victoire » : Macron a concédé publiquement « avoir fait une erreur dans ce dossier » et s’est engagé à venir visiter l’usine à Saint-Vincent-de-Mercuze. Le projet de scop verra-t-il le jour grâce à l’ambition présidentielle de l’ex-banquier ? En pleine campagne, Macron et le gouvernement vont peut-être s’activer – comme pour Alstom – pour que leur responsabilité sur des désastres industriels ne fasse pas tâche.

Dessin Jerry Ren, le patron qui a repris la boîte avant de la faire couler.


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